Pendant des siècles, religion et philosophie occidentale ont séparé le corps de l’esprit. Nous savons par le biais de nombreux autres courants (Médecine Traditionnelle Chinoise, japonaise et indienne par exemple) que cela est beaucoup plus complexe et subtil.
Aujourd’hui, et notamment grâce aux neurosciences, nous pouvons donner tort à une conception dualiste du sujet. Elles rejoignent des sagesses millénaires que l’on avait trop longtemps négligées.
Voyons ce qui fait que notre rapport au corps crée notre éloignement par rapport à nous même et comment se le réapproprier pour se retrouver, se transformer et s’épanouir.
Sommaire
Le corps maltraité : jusqu’où peut-il encaisser ?
Nous vivons dans une culture de l’anesthésie. Sucre en excès, alcool, graisses transformées, stress chronique : le corps encaisse, compense, s’adapte. Il est d’une résilience remarquable. Mais cette résilience a des limites biologiques précises.
Les recherches en neurosciences des deux dernières décennies ont mis en lumière un concept clé : l’allostasie, soit la capacité du corps à maintenir l’équilibre face aux agressions.
Lorsque cette charge allostasique dépasse le seuil tolérable, le système nerveux autonome bascule durablement dans un état d’hypervigilance. Le cortisol reste élevé, l’inflammation devient chronique, et les circuits neuronaux de la prise de décision et de la régulation émotionnelle se dégradent progressivement.
En d’autres termes : maltraiter le corps, c’est altérer le cerveau. Les deux sont inséparables.
Dormir d’abord, résoudre ensuite — et non l’inverse
L’un des glissements cognitifs les plus courants est de croire que l’on ne dort pas parce que l’on a des soucis.
C’est précisément l’inverse : nous avons des soucis ou du moins les aggravons car nous ne dormons pas assez.
Matthew Walker, neuroscientifique à l’Université de Berkeley et auteur de Why We Sleep (2017), a établi que le sommeil est le mécanisme primaire par lequel le cerveau :
- traite les émotions négatives,
- consolide la mémoire
- régule l’amygdale — le centre de l’alarme émotionnelle.
Privé de sommeil, l’amygdale s’emballe, les connexions avec le cortex préfrontal s’affaiblissent, et la capacité à relativiser ou résoudre un problème chute drastiquement.
Autrement dit : c’est le manque de sommeil qui empêche de résoudre les soucis, et non les soucis qui empêchent de dormir. Le remède commence dans le corps, pas dans la tête.
Le mouvement comme condition de la pensée
« Je n’existe pas parce que je pense, mais parce que je suis en mouvement. »
Cette formule du Luc Bigé n’est pas seulement poétique — elle est neurobiologiquement juste.
Les travaux d’Antonio Damasio, notamment dans L’Erreur de Descartes (1994) et Le Sentiment même de soi (1999), ont radicalement remis en question le dualisme cartésien. Il a montré que les émotions, loin d’être des perturbations de la raison, sont des signaux corporels indispensables à la prise de décision. Son concept de marqueurs somatiques — ces sensations viscérales qui orientent nos choix avant même que la conscience intervienne — place le corps au cœur de l’intelligence.
Plus récemment, les recherches sur la cognition incarnée (embodied cognition) confirment que la pensée ne se fait pas dans un cerveau isolé : elle se construit à partir des sensations, postures et mouvements du corps.
Bougez différemment, vous pensez différemment.
Respirez différemment, vous ressentez différemment.
La transformation commence dans la chair, pas dans les concepts.
Nos perceptions du corps conditionnent notre façon d’exister
Luc Bigé identifie plusieurs regards culturels sur le corps :
- le corps-machine de Descartes, outil mécanique à optimiser ;
- le corps social, façonné par les normes et les regards ;
- le corps esthétique, réduit à une surface à exhiber ou à corriger ;
- le corps sain, objet de médecine ;
- le corps saint, territoire du sacré.
Ces représentations ne sont pas neutres. Elles conditionnent notre rapport à nos propres sensations.
Celui qui perçoit son corps comme une machine le répare quand il tombe en panne, mais ne l’écoute pas.
Celui qui le vit comme un champ de bataille — selon la formule du philosophe Raymond Abellio, « comme champ de bataille de la connaissance » — y perçoit une tension créatrice entre ce qui est connu et ce qui cherche à se révéler.
La question fondamentale devient alors : est-ce que j’accepte ou refuse de ressentir ce qui se passe en moi ?
Ce point de départ — ouvrir ou fermer la porte aux signaux corporels — détermine en grande partie notre capacité à nous transformer.
L’instinct, un outil fondamental
L’instinct est souvent vécu comme un ennemi de la raison. Les traditions religieuses occidentales, notamment catholiques, ont historiquement opéré une mise à distance du corps, voire une négation de ses pulsions, au profit d’une spiritualité désincarnée. Or les voies orientales — yoga, tantra, bouddhisme tibétain — ont depuis longtemps intégré le corps comme voie d’accès à l’éveil, et non comme obstacle.
Les neurosciences donnent raison aux secondes. Les travaux de Bessel van der Kolk, psychiatre et auteur de Le Corps n’oublie rien (2014), montrent que les traumatismes non intégrés se logent dans le corps sous forme de tensions chroniques, de réponses autonomes dysrégulées, de schémas posturaux figés. On ne guérit pas un traumatisme par la seule verbalisation : il faut passer par le corps.
Pour aller plus loin, je vous invite à lire l’article sur la neurobiologie des traumas.
Plus on cherche à chasser une pulsion vers l’inconscient, plus elle y prend racine. L’égo, comme le formule Luc Bigé, « n’aime pas les pulsions car il ne les comprend pas. » Mais ce qu’il refuse de voir ne disparaît pas — il se réfugie plus profondément, et finit par gouverner à l’insu de la conscience.
La voie n’est pas la répression, mais l’intégration consciente.
Vers une transformation réussie
« Quand quelque chose est intégré dans le corps, on sait que la transformation est réussie. » Cette phrase de Luc Bigé touche quelque chose d’essentiel que les neurosciences commencent à documenter précisément.
On parle aujourd’hui de neuroplasticité somatique : la capacité du système nerveux à se reconfigurer durablement à partir d’expériences corporelles répétées.
Une posture nouvelle, une pratique de respiration régulière, un entraînement physique cohérent — ces pratiques modifient littéralement les connexions synaptiques, les taux de neurotransmetteurs, et même l’expression de certains gènes via les mécanismes épigénétiques.
Le corps n’est pas seulement le réceptacle d’une transformation mentale : il en est la condition. Nous investissons notre corps avec notre énergie vitale, et c’est par ce canal que la croissance personnelle réelle s’opère — pas uniquement par le raisonnement.
Construire le monde d’après : une affaire corporelle
Le monde d’après — celui que nous espérons plus humain, plus juste, plus conscient — ne se construira pas seulement avec des idées. Il se construira à travers des êtres humains capables de ressentir, d’intégrer et d’agir depuis leur centre.
Régénérés, bien nourris, bien reposés, en mouvement, ancrés dans ses sensations, nous sommes moins vulnérables aux manipulations, aux projections anxieuses, aux réponses automatiques. Nous sommes souverain.
Investir dans son propre corps n’est pas un luxe individualiste. C’est le premier acte politique, le premier geste de transformation du monde.
Sources :
Damasio, A. (1994). L’Erreur de Descartes.
Walker, M. (2017). Why We Sleep.
Van der Kolk, B. (2014). Le Corps n’oublie rien.
Bigé, L. — conférences et écrits
2 réponses à “Le corps, le 1er espace de transformation”
-
Tu poses quelque chose de profond sans le rendre flou, et c’est ça que j’ai aimé. Le passage qui m’a marqué, c’est : « Le remède commence dans le corps, pas dans la tête. » Je le trouve fort parce qu’en une phrase, tu renverses une croyance très ancrée et tu ramènes à quelque chose de concret. Ton texte fait réfléchir sans écraser, et ça le rend vraiment vivant 🙂
-
Bonjour Rémi, Ravie de t’avoir amené cette légèreté 🙂
-

Laisser un commentaire