Se reconstruire : et si l’armure comptait plus que l’épreuve ?

Se reconstruire n’est jamais un hasard de calendrier : ce n’est pas parce qu’une crise est « passée » que le travail commence, et ce n’est pas non plus nécessaire d’attendre la fin de l’orage pour amorcer le changement.

En tant que praticienne, je rencontre autant de personnes qui ont besoin de se reconstruire après coup que de personnes qui n’attendent pas que le moment de crise soit dépassé pour chercher des solutions.

En tant qu’être humain tout simplement, j’ai moi aussi traversé des situations qui m’ont amenée à certaines compréhensions. C’est de celles-ci que j’aimerais vous parler ici.

Cet article participe au carnaval d’articles « Se reconstruire pendant ou après une période difficile », organisé par Émilie sur son blog Mieux Vivre l’Eczéma. Son propre parcours face aux difficultés de l’eczéma résonne particulièrement avec ma réflexion sur la reconstruction et l’écoute du corps.

Ce que l’enfance a scellé en nous

La première chose que j’observe, dans mon cabinet comme dans ma propre histoire, c’est le lien étroit entre nos difficultés d’adulte et notre histoire d’enfant. 

Plus l’enfance a été douloureuse, plus une étape de vie sera difficile à surmonter — non pas parce que nous serions « faibles », mais parce que le terrain sur lequel l’épreuve tombe n’est jamais neutre. Prenons l’exemple d’une rupture sentimentale : plus notre lien d’attachement enfant a été fragilisé — par une absence, une inconstance affective, un manque de sécurité de base — plus la rupture adulte réactivera cette empreinte ancienne, et plus elle sera longue et rude à traverser. Ce n’est pas la rupture en elle-même qui nous terrasse, c’est l’écho qu’elle trouve en nous.

Boris Cyrulnik, dont les travaux sur la résilience font aujourd’hui référence, en parle avec une grande justesse : ce que nous avons vécu tout petits laisse une empreinte qui, sans être une fatalité, colore durablement la façon dont nous encaissons les coups plus tard.

Comprendre cela n’est pas une excuse pour rester bloqué — c’est au contraire ce qui permet de cesser de se juger, et de commencer à travailler avec la bonne cible : non pas l’événement présent, mais le terrain sur lequel il tombe.

Se reconstruire, ce n’est pas dompter l’épreuve, c’est renforcer son armure

Ce qui m’a le plus marquée dans mon propre parcours, c’est de comprendre que ce n’est pas tant un événement en soi qui est difficile, mais la manière dont nous sommes équipés pour le recevoir.

Sans une armure intérieure suffisamment solide, la moindre difficulté devient une montagne infranchissable — alors que la même situation, vécue par quelqu’un d’autre équipé différemment, pourra être traversée avec une relative fluidité. Ce n’est ni une question de courage ni de mérite. C’est une question d’équipement.

Et cette armure, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne se limite pas au mental ou à la volonté : elle se construit aussi dans notre chimie intérieure.

Et cette armure, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne se limite pas au mental ou à la volonté : notre état physiologique joue lui aussi un rôle dans notre capacité à faire face. Sommeil, alimentation, activité physique, stress chronique et équilibre neurobiologique participent à notre état général et à notre capacité de régulation émotionnelle. Un déficit de sérotonine, par exemple, fragilise profondément cette capacité de régulation — il ne s’agit pas d’un détail biologique annexe, mais bien du socle sur lequel repose notre résilience du quotidien.

C’est souvent là que s’enclenche un cercle vicieux bien connu : je vais mal, je mange mal, je compense, parfois je fume ou je bois pour tenir — et ces habitudes peuvent à leur tour fragiliser davantage mon équilibre physique et émotionnel. Mon système nerveux est davantage sollicité, mon état intérieur se fragilise un peu plus, et j’essaie de calmer cela comme je peux.

C’est pourquoi, dans mes accompagnements, je commence toujours par regarder où en est cet équilibre biochimique : c’est le socle concret sur lequel on peut espérer retrouver l’énergie de se reconstruire, avant même de toucher à ce qui relève du sens ou de l’émotionnel.

Cette idée d’une reconstruction qui passe par plusieurs dimensions — le corps, l’alimentation, le stress et le vécu émotionnel — rejoint d’ailleurs le travail d’Émilie. Dans son guide consacré aux traitements de l’eczéma, elle montre pourquoi il est parfois nécessaire d’agir sur plusieurs leviers à la fois.

Se reconstruire, c’est aussi faire un deuil

Se reconstruire demande de faire le deuil de ce qui a été — de la situation, de la relation, parfois de l’image que l’on avait de soi-même dans cette situation. Et ce deuil, on peut s’y préparer, notamment en se préparant intérieurement à perdre une situation en cours plutôt que de la voir s’effondrer d’un coup. Ce travail suppose un certain rapport à l’émotion : ni la fuir, ni s’y noyer.

Il y a des processus naturels qui doivent avoir lieu. L’émotion a besoin d’être vécue, traversée, et non contournée ou anesthésiée. Ce n’est que lorsque notre rapport à elle s’apaise — quand nous cessons de la combattre — qu’un nouvel état d’équilibre peut réellement s’installer. Ce qui reste en tension dans le corps, ce qui n’a pas pu être exprimé ou pleuré, a besoin d’être évacué pour pouvoir, enfin, être éliminé. Le corps garde la mémoire de ce que l’esprit refuse parfois d’accueillir.

Cette reconstruction ne se fait d’ailleurs pas uniquement après une épreuve ponctuelle. Certaines difficultés s’installent dans le temps et laissent une empreinte qui continue à peser bien après les périodes les plus aiguës. C’est notamment ce que montre le témoignage d’Émilie dans son article Vivre avec l’eczéma au quotidien : ce que personne ne te dit, où elle décrit tout ce que l’on peut continuer à porter psychologiquement lorsque la difficulté devient chronique.

Se reconstruire, c’est retrouver la lumière qui ne s’éteint jamais tout à fait

Même quand tout semble aller mal, cette connexion à nous-mêmes demeure, comme une lumière qui ne s’éteint jamais complètement, même au plus sombre du chemin.

C’est peut-être là toute la clé : ne jamais perdre totalement le fil qui nous relie à notre propre présence.

Alors peut-être pourrait-on conclure ainsi : les situations difficiles sont aussi des opportunités pour nous reconnecter à nous-mêmes. Le burn-out en est un exemple frappant : ce n’est pas tant l’histoire d’une personne qui travaille trop et finit par saturer, mais celle d’une personne qui s’est oubliée, ensevelie sous des couches d’obligations accumulées sans jamais s’écouter. Se reconstruire, c’est alors moins « réparer » que se retrouver soi.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partagez sur votre réseau préféré

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut